Dimanche 12 octobre, jour de l’Hispanidad, la rencontre des deux mondes. Plus de billets depuis des semaines pour cet événement qui clôturait la temporada madrilène 2025. Les places s’étaient vendues en moins d’une heure sur internet. Le fameux sésame en poche, nous avons pris la direction de la calle de Alcalá pour assister à une tarde qui restera à jamais gravée dans nos mémoires.
Allons droit au but : le Genio de La Puebla s’est coupé la coleta, de manière totalement inattendue. Un véritable tsunami d’émotions au terme de sa meilleure saison, malgré quelques blessures préoccupantes. Arrivé au sommet de son art après vingt-huit ans dans les ruedos, José Antonio Morante Camacho a fait de son concept du toreo une véritable religion. Torero clivant, il laissera une empreinte indélébile dans la planète taurine.

Je l’avais découvert pour mon premier palco à Dax en novillada piquée, en 1996. Depuis, j’ai été un fan de la première heure du faraón segundo. Mon admiration pour Morante de la Puebla connut des hauts et des bas, à l’image de sa carrière faite de triomphes et de scandales. Ces trois dernières années, il avait atteint son zénith, réussissant à fédérer l’Espagne entière. En France, il resta plus controversé, malgré quelques prestations restées dans les annales.
Un lot de Garcigrande inégal mais intéressant
Six toros de Garcigrande, de présentation supérieure quoique inégale, furent combattus ce jour-là. Un lot plutôt brave, certains manquant de vibration et de continuité dans la charge. Le cinquième fut le meilleur.
À 18 heures, le paseo débuta. Fernando Robleño faisait ses adieux aux arènes de Madrid, lui, le belluaire madrilène, habitué aux ganaderías les plus dures du campo. Morante de la Puebla arborait un costume lilas et or, hommage à Antoñete. Robleño avait choisi son rouge vif habituel, tandis que Sergio Rodríguez confirmait son alternative en traje blanc.
Sergio Rodríguez, une confirmation timide

Le jeune matador d’Ávila confirma son alternative sans peine ni gloire. Face à un toro collaborateur mais un peu fade, il montra une belle main gauche, mais manqua de détermination. Peut-être l’enjeu l’a-t-il tétanisé. Le vainqueur de la Copa Chenel tua correctement et salua.
Morante discret au premier, Robleño classique
Le second toro, un castaño haut et solide de 615 kilos, permit à Morante quelques éclats d’art lors de superbes verónicas, puis plus rien. Le toro manquait de clarté et l’andalou ne s’éternisa pas. Sans conviction, il tua mal. Division d’opinions.
Le troisième, un colorado ojo de perdiz, se montra brave sous deux bons puyazos. Ce fut l’avant-dernier combat de la carrière de Robleño, une prestation propre et classique, sans grande émotion. L’épée, elle aussi, manqua de tranchant. Ovation polie.
Morante, blessé puis sublime : la légende
Le quatrième, colorado n°102 « Tripulante », déboula plein de gaz. Morante, les deux genoux en terre, le bloqua avec des lances d’inspiration goyesque et des verónicas profondes, menton sur la poitrine. Sur une chicuelina improvisée, il fut pris de plein fouet : énorme voltereta. Retombé sur la tête, il resta inerte, paralysé sur le sable. Le seul geste du maestro fut de tenter de remettre sa montera, geste inconscient et bouleversant.

Le toro, heureusement, passa à côté. Morante fut évacué dans le callejón, groggy. Quelques minutes plus tard, contre toute attente, il revint en piste. On ne donnait pas cher d’un succès. Pourtant, l’irrationnel prit le dessus : mains basses, passes profondes, inspiration pure. La faena fut inconstante mais habitée, mélange d’art et de lutte, de beauté et de désordre.
Le public se divisa, parfois jusqu’à l’invective, d’autant que Morante dédia ses faenas à des personnalités politiques de droite et nationalistes, rallumant la flamme des polémiques.
Mais le final balaya tout : une estocade entière et en place, Madrid explosa. Sous la pression populaire, le président concéda deux oreilles. Morante sortit a hombros pour la seconde fois de sa carrière madrilène.
À la fin de la vuelta, pâle, visiblement ébranlé, il rejoignit le centre du ruedo. Là, dans un geste homérique, il posa les mains derrière la tête et retira sa coleta. Les cris de « Torero, torero ! » s’élevèrent jusqu’à La Puebla del Río. Morante, c’était fini. Une fin digne du mythe, au sommet de la vague, comme il l’avait toujours rêvé.

Robleño, le guerrier sort grandi

Après ce séisme émotionnel, on pensait en avoir terminé. C’était sans compter sur Fernando Robleño, dont la despedida avait été éclipsée. Dans un grand geste de fraternité, les deux hommes s’étreignirent longuement avant l’excellent cinquième toro, magnifiquement piqué par Pedro Ituralde.
Robleño, désormais directeur de l’école taurine de Madrid, donna une véritable leçon de toreo et de dominio. Ses naturelles, profondes et sincères, ravirent Las Ventas et même le tendido 7, si exigeant. Une première épée heurta l’os, la seconde fut décisive. Grosse oreille. Ses enfants lui arrachèrent la coleta pour la symbolique. Porté en triomphe par la porte des cuadrillas, Robleño quitta l’arène en héros tranquille.

Sergio Rodríguez confirme les doutes
Le dernier combat confirma les limites du jeune Rodríguez : manque de personnalité, difficulté à conclure ses séries malgré un toro potable. Tout le monde attendait la fin, les esprits encore bouleversés par l’adieu du maestro. Silence.
Un final historique

La marée humaine qui porta une dernière fois Morante de la Puebla fut incroyable. Du jamais vu dans l’histoire de Las Ventas. Le Genio, livide, semblait ailleurs, impuissant devant la ferveur populaire. Une scène d’une beauté inouïe.
Heureux ceux qui ont vu cela. Une émotion incommensurable.
Ainsi s’achève une grande temporada 2025, marquée par mes sommets personnels : la despedida de Ponce à la Monumental de Mexico, les Escolar de Mont-de-Marsan, Yegüizo à Orthez, les Santiago Domecq avec Luque et Clémente à Dax, et cette journée du 12 octobre, désormais gravée dans le marbre.
Affleunce : 22 964 personnes
Madrid, Dimanche 12 octobre 2025
6 toros de Garcigrande pour
Morante de la Puebla : silence et 2 oreilles
Fernando Robleño : silence et une oreille
Sergio Rodriguez (confirmation) : salut après avis et silence
Arnaud Imatte
