Chronique – La corrida télévisée ne deviendrait-elle pas un mal pour la tauromachie ?

Chronique hivernale – 2 novembre 2026

Jamais la tauromachie n’aura été aussi accessible depuis son canapé. À l’heure où la temporada européenne vient de s’achever, les chiffres des retransmissions télévisées donnent le vertige. Castilla-La Mancha Media annonce avoir diffusé 69 spectacles taurins en 2026, dont 29 corridas, 8 corridas de rejones, 10 novilladas piquées et 17 novilladas sans picadors. De son côté, Telemadrid approche les 50 retransmissions, entre la San Isidro, la Feria de Otoño ou encore la Copa Chenel. La plateforme OneToro propose une soixantaine de spectacles, notamment depuis Séville, Valence, Pampelune ou Villaseca de la Sagra, tandis que Canal Sur affiche également une cinquantaine de retransmissions.

Des chiffres impressionnants, qui témoignent d’une exposition médiatique considérable pour notre passion. Mais derrière cette abondance se pose une question peut-être dérangeante : à force de vouloir tout montrer, la télévision ne serait-elle pas en train de retirer à la tauromachie une partie de sa magie ?

Quand l’exception devient une habitude

Sur les 365 jours que compte une année, la temporada européenne se concentre essentiellement entre mars et octobre. Avec une telle offre, il devient possible de regarder des toros presque chaque semaine, et parfois quotidiennement lors des grandes ferias. Ce qui relevait autrefois de l’événement devient progressivement une habitude.

Or, la tauromachie s’est aussi construite autour de l’attente, du mystère et d’une certaine forme de rareté. On attendait de découvrir un torero, on imaginait son évolution à travers les chroniques, les photographies ou les récits de ceux qui avaient eu la chance de le voir. Une réputation se construisait parfois avant même que l’aficionado ait pu se faire sa propre opinion.

Emilio de Justo, moins vu en France… mais beaucoup à la TV en 2026 ©Christine Nuel

Aujourd’hui, que reste-t-il de cette attente ?

Lorsque Morante de la Puebla, Roca Rey ou Alejandro Talavante apparaissent à l’écran à de multiples reprises au cours d’une même saison, comment conserver intacte la curiosité de les retrouver dans nos arènes ? À force de voir les mêmes gestes, les mêmes attitudes et parfois les mêmes faenas, le risque est de ne plus être surpris. Même le talent, lorsqu’il devient omniprésent, peut finir par sembler ordinaire.

Le constat vaut également pour les jeunes promesses. Ces toreros que l’on annonçait autrefois comme de futures révélations arrivent désormais dans nos arènes précédés de dizaines de vidéos, de retransmissions et de commentaires. Avant même leur présentation, nous avons parfois déjà le sentiment de les connaître. Le plaisir de la découverte s’efface au profit de celui de la confirmation.

Et si, à force de tout voir, nous finissions par ne plus rien attendre ?

Montrer des toros, oui. Mais lesquels ?

La question devient plus préoccupante encore lorsque l’on s’intéresse au bétail présenté lors de certaines retransmissions.

Dans plusieurs arènes de troisième catégorie, les figuras se produisent devant des toros dont la présentation laisse parfois sérieusement à désirer. Des animaux manquant de trapío, parfois bien éloignés de l’image que l’on souhaiterait donner du toro de combat.

La télévision, formidable vitrine de notre passion, devient alors le miroir de certaines de ses dérives.

Car enfin, quelle promotion de la tauromachie réalise-t-on lorsque l’on expose au grand public des corridas où l’exigence sur la présentation du toro semble reléguée au second plan ? À vouloir multiplier les retransmissions, ne risque-t-on pas de banaliser également la médiocrité ?

Le problème n’est évidemment pas la caméra. Il réside dans ce que l’on choisit de placer devant elle. Mais la multiplication des diffusions donne une visibilité considérable à des spectacles qui ne méritent pas toujours une telle exposition.

Le canapé, nouveau concurrent des arènes ?

Combien sont ceux qui ont découvert David de Miranda dans les arènes ? ©Christine Nuel

Reste une autre interrogation, peut-être la plus délicate : pourquoi se déplacer aux arènes lorsque l’on peut regarder des corridas presque chaque semaine depuis son salon ?

Soyons clairs, aucune retransmission ne remplacera jamais l’émotion ressentie dans une plaza. La présence du toro, l’ambiance des gradins, le silence précédant une passe ou la tension d’un combat ne traversent pas un écran de la même manière.

Mais dans un contexte économique difficile, où le prix d’une place, le déplacement et les frais annexes représentent parfois un budget conséquent, la tentation existe.

D’autant plus lorsque les cartels se répètent, que les mêmes noms circulent d’une feria à l’autre et que les affiches peinent parfois à susciter un véritable enthousiasme. Pourquoi engager des dépenses importantes pour retrouver un spectacle dont on a déjà vu de multiples variantes à la télévision ?

Devant son écran, l’aficionado peut regarder, commenter, s’ennuyer et même changer de chaîne lorsque le spectacle ne lui convient plus. Une liberté confortable, mais qui interroge notre rapport à une tauromachie dont l’essence repose précisément sur la présence et l’engagement du spectateur.

Une exposition indispensable, à condition de préserver l’exception

Il serait pourtant injuste de dresser un réquisitoire contre la télévision taurine.

Comment ne pas saluer la possibilité de suivre la San Isidro de Madrid, véritable baromètre de la temporada, où chaque triomphe, chaque échec et chaque révélation prennent une dimension particulière ? L’exposition médiatique de Las Ventas contribue incontestablement à renforcer son influence et à faire rayonner son exigence bien au-delà de ses gradins.

Alejandro Talavante, premier triomphateur de la San Isidro 2026

Dans une moindre mesure, Séville, Valence ou Pampelune constituent également des rendez-vous dont la retransmission présente un véritable intérêt. Ce sont des arènes où la présentation du toro conserve généralement une importance particulière et où les succès peuvent peser sur la suite d’une carrière.

La télévision permet aussi de découvrir des encastes, des élevages et des toreros que nous n’aurions pas nécessairement l’occasion de voir autrement. Elle offre une ouverture précieuse sur la diversité du paysage taurin, à condition de ne pas se limiter aux mêmes vedettes.

Le débat ne consiste donc pas à opposer télévision et tauromachie, mais à s’interroger sur la place que doit occuper la première au service de la seconde.

Car promouvoir la tauromachie ne signifie pas nécessairement la rendre omniprésente. C’est aussi savoir choisir ce que l’on montre, préserver la valeur des grands rendez-vous et entretenir cette envie qui pousse encore un aficionado à parcourir des centaines de kilomètres pour assister à une corrida.

La télévision a permis de rapprocher les arènes de nos salons. C’est incontestablement un progrès. Mais prenons garde qu’en rapprochant toujours davantage le spectacle du spectateur, nous ne finissions pas par éloigner ce dernier des arènes.

À force de vouloir ne rien manquer, ne sommes-nous pas en train de perdre le plaisir d’attendre ?

Jean Dos Santos